Sénégal : « Sans souveraineté alimentaire, il n’y a pas de liberté »

Mobilisation de la communauté de Fanaye contre le projet Senhuile-Sénéthanol

Le 27 février dernier, à la demande d’organisations sénégalaises1, des associations internationales (ActionAid, Re-Common, Grain, Oakland Institute) ont lancé un appel à l’entreprise Senhuile SA afin qu’elle cesse immédiatement l’exploitation des terres de la région de Ndiaël, au nord du Sénégal. Entre agrocarburants pour l’export et plantes alimentaires pour le marché local, ce que l’entreprise compte véritablement produire est encore assez flou2. Pour autant, Senhuile SA prive d’ores et déjà des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants de leur unique ressource pour vivre, leurs terres.

En 2010, l’entreprise, opérant initialement sous le nom de Sénéthanol SA et basée à Dakar, se voit accorder 20 000 hectares de terres dans la région de Fanaye pour cultiver de la patate douce afin de produire des agrocarburants pour l’Europe. Les populations locales, qui ont besoin de ces terres pour se nourrir et subvenir à leurs besoins, s’opposent fermement au projet. La tension monte rapidement et vire à la tragédie le 26 octobre 2011 lorsque deux paysans sont tués et des dizaines d’autres blessés lors d’une manifestation contre le projet. Le Président de l’époque, Abdoulaye Wade, suspend le projet. Celui-ci est finalement repris 5 mois plus tard et délocalisé à 30 km à l’ouest de Fanaye, dans la réserve naturelle de Ndiaël3.

C’est ainsi que sur les 26 650 hectares de zone protégée déclassifiés par Abdoulaye Wade, 20 000 sont accordés à l’entreprise. Ce décret est valable pour 50 ans et peut être reconduit tacitement. Seuls les 6 650 hectares restants sont consacrés à la relocalisation des villages de la zone et à la production locale. Mais le mal est fait pour Ardo Sow, représentant du Collectif des 37 villages affectés de Ndiaël, « c’est un choix politique catastrophique. La déforestation entraine la destruction de tout l’écosystème, la disparition de l’élevage, la destruction des sols, la pollution de l’eau. C’est toute la population qui est appelée à quitter les lieux ! »

En avril 2012, le président nouvellement élu, Macky Sall, annule le projet. Mais l’espoir sera de courte durée puisqu’il l’autorisera à nouveau quelques mois plus tard ! Depuis, le projet est mis en œuvre par Senhuile SA, un consortium détenu à 51 % par un groupe italien4 et à 49 % par Sénéthanol SA, l’entreprise initiale basée à Dakar. Il viserait désormais à produire du tournesol destiné au marché européen, de l’arachide voué au marché local et des aliments pour le bétail. Toutefois, les intentions réelles de Senhuile SA en matière de cultures et d’utilisation des terres semblent, selon les associations, particulièrement opaques5. De plus, la réalité du terrain montre que ces terres, fournies par l’Etat à l’entreprise privée, font cruellement défaut aux populations locales comme le rappelle Thierno Cissé, du Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux (CNCR) : « Les terres vierges n’existent pas au Sénégal, elles permettent à de nombreux paysans de vivre ». Cela est d’autant plus dramatique que près de 9000 personnes et plus de 100 000 animaux vivent dans ces 37 villages affectés par le projet.

Le rôle de la politique énergétique européenne

La production d’agrocarburants a été largement favorisée ces dernières années par la politique de l’Union européenne. Une directive publiée en 2009 fixe un objectif de 10% d’énergies renouvelables dans les transports, à atteindre d’ici 2020. Si les agrocarburants apparaissent, pour les pays membres, comme la solution idéale (carburants « verts », « bio-carburants »), les associations, quant à elles, en dénoncent les effets négatifs, financiers mais aussi environnementaux et sociaux : hausse de la facture énergétique, augmentation des émissions de gaz à effet de serre et pollution des sols d’une part ; hausse des prix des matières premières alimentaires6 et accaparements de terres par les industries de l’agrobusiness menaçant la sécurité alimentaire de milliers de personnes d’autre part.

Ainsi, en 2012, la Commission européenne propose de plafonner à 5% la part d’agrocarburants pour atteindre cet objectif de 10% d’énergies renouvelables dans les transports. En septembre 2013, le Parlement européen vote finalement pour un plafonnement à 6%. Aujourd’hui Commission, Parlement et Conseil européen ne se sont toujours pas mis d’accord, aucune décision n’est prise et c’est le statu quo sur cette question.

Pour autant, les pays européens ont investi massivement dans la production d’agrocarburants, et notamment en Afrique subsaharienne7. Les terres sont confisquées et les populations locales chassées et privées de leurs moyens de subsistance. Les paysans ne peuvent plus cultiver leurs terres, les éleveurs n’ont plus accès aux pâturages. Fatouh Ngom, d’ActionAid Sénégal, rappelle inlassablement que « les petits producteurs n’ont pas besoins de carburant à mettre dans les voitures qu’ils n’ont pas, ils ont besoin de nourriture à mettre dans leur ventre ».

Il apparaît clairement que les droits des populations locales sont sacrifiés au profit des intérêts des multinationales occidentales. L’ appel urgent lancé par Peuples Solidaires et ses partenaires demande ainsi aux populations du Nord comme du Sud de rester mobilisées pour que cesse l’exploitation des terres indispensables à la vie des populations locales. Les organisations insistent également pour que les communautés soient consultées lors d’éventuels projets futurs. Comme le précise utilement Mariam Sow, directrice de l’association sénégalaise ENDA Pronat, « sans souveraineté alimentaire, il n’y a pas de liberté ».


  1. Collectif des 37 villages pour la défense de la réserve de Ndiaël, Le Conseil National de Concertation et de Coopération des Ruraux (CNCR), ENDA-Pronat
  2. « Sacrifier notre futur : Comment le projet Senhuile-Senéthanol menace l’environnement et détruit les communautés locales », The Oakland Institut, février 2014
  3. Voir l’appel urgent « Sénégal : soutenez les 37 villages de Ndiaël privés de leurs terres », Peuples Solidaires
  4. Tampieri Financial Group
  5. « Sacrifier notre futur : Comment le projet Senhuile-Senéthanol menace l’environnement et détruit les communautés locales », The Oakland Institut, février 2014
  6. http://www.theaahm.org/fileadmin/user_upload/aahm/docs/1_Interagency_Report_to_the_G20_on_Food_Price_Volatility.pdf
  7. D’après ActionAid, 6 millions d’hectares de terres ont été utilisés pour la production d’agrocarburant depuis 2009

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