Justice spatiale et justice sociale

Photo: Benoit Vignet

Aurélie Quentin, géographe à l’université Paris Ouest Nanterre, interviendra mercredi prochain (2 avril) à la soirée café-débat organisée par ROL sur « L’urbanisation comme processus créateur d’inégalité ». Elle est également membre de la revue Justice Spatiale (JSSJ). Pour mieux appréhender le concept de justice spatiale et en cerner les enjeux, nous reprenons ici un extrait de l’article de présentation de la revue.

La diversité des approches stimule la réflexion. Elle oblige chaque théorie à soumettre à la critique la robustesse de son raisonnement. Mais, pour toutes, faire du concept de justice un outil efficace dans les sciences sociales, et notamment le concept de justice spatiale dans le discours sur les sociétés et leurs territoires, appelle l’explicitation de certains termes de façon que la controverse soit féconde.

Une claire distinction s’impose d’abord entre ce qui est différence, ce qui est inégalité et ce qui est injustice. Bien loin d’impliquer l’inégalité, la différence valorise les identités personnelles, donc les personnes, et collectives, donc les groupes. Elle constitue une richesse collective qui ajoute à l’efficacité de l’interaction sociale et doit être mise au service d’un bien commun où chacun trouve une place qui le valorise et donne un sens à son existence. Mais le danger n’est jamais loin que la différence ne soit instrumentalisée pour donner une légitimation à l’inégalité et enfermer certaines personnes ou certains groupes dans des rôles imposés qui les privent de leur liberté. L’inégalité a une acception claire, mais elle entretient avec la justice une relation qui peut l’être moins. Dans une conception égalitariste de la justice, l’inégalité se confond avec l’injustice. Mais, il est d’autres façons de concevoir la justice et se pose alors la question de définir le juste et l’injuste sans poser a priori que toute inégalité vaudrait injustice. On aura reconnu la justice comme équité1, selon laquelle l’égalité des droits de chacun et la reconnaissance de l’égale valeur intrinsèque des personnes doivent être articulées avec l’optimisation des inégalités au bénéfice des plus modestes pour ce qui touche la distribution des biens et des rôles sociaux.

Ces considérations soulèvent immanquablement la question de l’universalisme. Selon la conception de la justice retenue, c’est-à-dire finalement selon la procédure d’énonciation suivie, il est en effet revendiqué soit la portée universelle des valeurs, même si ces dernières se déclinent nécessairement de façons spécifiques selon les lieux et les temps, soit le relativisme moral induit par la variété des usages sociaux. Cette alternative est lourde de conséquences théoriques et pratiques à l’heure de la mondialisation. Faut-il reconnaître l’universalisme des valeurs morales, penser ou agir en conséquence ? Faut-il dénoncer la prétention d’une aire culturelle dominante à imposer aux autres des normes qu’elle aurait unilatéralement qualifiées d’universelles ? Faut-il admettre le communautarisme par respect des identités collectives ou le combattre par respect des identités individuelles et reconnaissance de la liberté de chacun de définir son projet de vie, indépendamment des usages du groupe, du lieu et du temps où le hasard l’a fait naître ? Comment gérer le multiculturalisme, c’est-à-dire arbitrer entre les cultures particulières, la liberté individuelle et un droit partagé contenu dans la Déclaration universelle que tous les Etats membres de l’ONU ont faite leur et qu’ils admettent théoriquement comme norme ?

La justice spatiale : un concept utile aux sciences sociales

Dimension fondamentale des sociétés humaines, l’organisation de l’espace est la traduction géographique des faits de société et rétroagit elle-même sur les relations sociales2. En conséquence, la justice et l’injustice s’y donnent à voir. Autrement dit, l’analyse des interactions entre espace et société est nécessaire à la compréhension des injustices sociales et à la réflexion appliquée sur les politiques territoriales visant à les réduire.

Dans cette perspective, plusieurs pistes s’ouvrent aux sciences humaines et sociales. Elles peuvent poser la question des distributions spatiales, ou mieux socio-spatiales (distribution des richesses, des services et des opportunités pour les personnes), lorsqu’on retient l’idée d’une justice distributive : l’accès aux biens matériels et immatériels ainsi qu’aux positions sociales dit si la configuration est juste ou non. Elles peuvent aussi poser la question des représentations de l’espace, des identités (territoriales ou non) et des pratiques sociales, si l’on réfléchit à partir des procédures de prise de décision. Par exemple, une approche centrée sur les minorités, ou sur les femmes en particulier, peut explorer leur répartition et leurs pratiques spatiales, mais surtout évaluer comment celles-ci sont gérées et vécues par les différents acteurs, contribuant ainsi à ouvrir les yeux sur des formes d’oppression peut-être masquées par l’universalisme, qui détourne le regard de nombreuses formes de discrimination.

L’environnement est un autre champ d’investigation émergeant. La notion de justice environnementale en effet est apparue dans les années 1970-1980, dans les villes nord-américaines, pour étudier les recouvrements spatiaux entre les formes de discrimination raciale et d’exclusion socio-économique, les pollutions industrielles et la vulnérabilité face aux risques naturels. L’émergence de la notion de développement durable a aussi favorisé une réflexion sur l’équité environnementale. Elle interroge notre rapport ontologique au monde, et la possibilité d’une politique juste articulée autour des besoins de l’humanité, présents et futurs, locaux et globaux, et de nouveaux modes de gouvernance.

Quelle que soit l’approche adoptée, le concept de justice spatiale questionne toutes les échelles d’étude ou, mieux, la combinaison des échelles. A l’échelle mondiale, l’importance d’une réflexion sur la répartition des richesses, notamment entre grands ensembles géographiques, n’est plus à démontrer : des débats sur le Tiers Monde des années 1970 à ceux, contemporains, sur les inégalités Nord-Sud, la question a depuis longtemps animé les sciences sociales. La phase actuelle de la mondialisation a réveillé ces questionnements. A l’échelle nationale, la question est évidemment celle du caractère juste ou injuste des politiques d’aménagement du territoire. A l’échelle locale, c’est surtout le milieu urbain qui a alimenté la recherche, notamment la réflexion de la géographie radicale aux Etats-Unis dans les années 1970-1980.

Retrouvez l’intégralité de l’article original ici.

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Soirée café-débat le 2 avril à 19h30 au bar restaurant « Le Lieu Dit », 6 rue Sorbier, à Paris.
L’urbanisation comme processus créateur d’inégalités ?

Dans quelle mesure l’organisation de l’espace urbain est-il créateur d’inégalités ? En prenant en compte les différents enjeux, tant humains, économiques, environnementaux que territoriaux, peut-on réaliser une « ville juste » dans le contexte du capitalisme actuel ? Quelle est la responsabilité des pouvoirs publics, leur marge de manœuvre ? Comment garantir l’accès aux droits fondamentaux et notamment l’accès pour tous à un logement décent ? Avec :

  • Aurélie Quentin: géographe, Université Paris Ouest Nanterre, membre de la revue Justice Spatiale
  • Manuel Domergue: journaliste, membre du collectif Jeudi Noir, responsable logement pour EELV
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  1. RAWLS John, Théorie de la justice, 1971
  2. LEFEBVRE Henri, La Production de l’espace, 1974

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